Il raconta son amour pour Eurydice et la mort qui l'avait fauchée en pleine jeunesse; il dit sa peine et son immense chagrin, puis supplia les dieux de lui rendre sa femme. De toutes manières, nul n'échappe au dernier voyage, et ils reviendraient un jour, ensemble, au royaume des morts.
Émus, Hadès et Perséphone écoutèrent son chant.Il fit couler des larmes de fer au long des joues de Pluton
Et L'Enfer accorda ce qu'implorait l'Amour.
"J'exaucerai ton v½u," dit le roi, quand Orphée eut fini de chanter. "Eurydice peut retourner parmi les vivants. Mais ne te retourne pas pour voir ta femme tant que tu n'auras pas quitté le royaume des ombres. Si tu la regardes avant d'atteindre la surface, elle retournera dans les ténèbres et disparaîtra pour toujours."
Orphée remercia chaleureusement, et, sur l'ordre du dieu Hadès, l'ombre d'Eurydice s'approcha doucement pour suivre son mari.
Ils empruntèrent le sentier qui accédait à la terre et remontèrent dans la barque de Charon pour traverser le Styx.
Tous deux, ils s'avancèrent à travers une zone où régnait un silence impressionnant. Orphée marchait devant, essayant d'entendre le pas d'Eurydice. Comme il ne pouvait percevoir aucun bruit, il fut saisi d'une crainte terrible. Il pensa qu'Eurydice avait pu tomber, qu'elle avait pu perdre son chemin ou avoir été frappée par un diabolique coup du sort.
Tout à sa peur, Orphée oublia sa promesse et se retourna. L'image d'Eurydice se brouilla devant ses yeux et sa femme bien-aimée mourut une seconde fois. Comme un dernier baiser, une brise légère toucha le front d'Orphée, le laissant pétrifié d'horreur, tout seul sur le sentier, entouré de silence. Le désespoir submergea Orphée, il courut comme un fou au bas du sentier en appelant Eurydice. Mais ce fut en vain, cette fois, qu'il supplia le nocher de lui faire traverser le fleuve.
Pendant sept jours, Orphée erra le long du Styx, espérant pénétrer encore dans le royaume des morts. Sept jours, il vécut de ses seules larmes; en vain. Tristement il revint sur terre et se réfugia dans une région montagneuse désolée. Il chanta son malheur aux rochers et au vent. Les arbres des vallées l'entendirent et se mirent en mouvement au son de sa voix. Avant qu'il ait fini, un épais buisson l'entourait. La nudité de la montagne s'était recouverte du vert des fourrés, et des oiseaux sauvages, suivis d'autres animaux , élisaient domiciles dans la nouvelle forêt. Sa chanson atteignait même, grâce au vent, les habitations des hommes, qui, l'entendant, l'écoutaient avec sympathie.
Pendant ce temps, un groupe de Ménades, prêtresses de Dionysos, dieu du vin et de la vigne, se promenaient à travers la campagne. Ivres et à moitié folles, ces femmes surgirent dans le bosquet où Orphée exhalait sa plainte. Ses lamentations mirent en colère les exubérantes prêtresses, et l'une d'elles lui jeta son thyrse, bâton entouré de feuilles de vigne, tandis qu'une autre le visait avec une pierre. Saisies de frénésie, les Ménades se mirent l'une après l'autre à ramasser et à lui jeter des pierres, et sous leurs cris la chanson d'Orphée faiblit. C'est seulement alors que les pierres atteignirent leur cible, prenant la couleur de son sang. Il cessa de chanter et il cessa de vivre.
L'annonce de la mort d'Orphée se répandit partout. Non seulement les hommes mais toute la nature furent en deuil. Les arbres perdirent leurs feuilles en témoignage de leur peine, les rochers pleurèrent et le niveau des eaux monta à cause de toutes les larmes versées. Les nymphes des forêts et des eaux dénouèrent leurs cheveux et mirent des vêtements noirs.
L'âme d'Orphée descendit dans le royaume des ténèbres. Cette fois, Charon ne lui refusa pas le passage. L'ombre d'Orphée rejoignait celle des autres morts. Orphée reconnut de loin son Eurydice et se hâta à sa rencontre. Il pourrait maintenant la regarder et même se retourner pour l'admirer: elle ne disparaîtrait plus.
Le dieu Dionysos ne laissa pas ce crime impuni. Il changea les jambes des Ménades en racines, leurs corps en troncs d'arbres et leurs branches furent à jamais secouées par le vent.
Les Muses, déesses de l'art et de la sagesse, enterrèrent le corps d'Orphée. Sa tête, arrachée par les Ménades, flotta avec sa lyre au fil des eaux du fleuve Hebros jusqu'à la mer, où elle atteignit l'île de Lesbos.
Depuis ce jour, les rossignols y chantent le plus merveilleusement du monde. Comme elle descendait le cours de la rivière, la lyre d'Orphée continuait à jouer doucement et sa tête murmurait une chanson dont, pour la dernière fois, les eaux et les rives se faisaient l'écho.